Article Magic! (mars 2000)
« L’after-punk ne se désole pas, il s’absente », écrivait Yves Adrien, il y a bien vingt ans de cela, dans un livre prophétique intitulé Novovision, De fait, nous y sommes encore et toujours dans le bain de l’after-punk, cette séquelle qui se régénère à chaque fois qu’il est question en musique d’originalité, de chemins de traverse, d’esprit retors et de la volonté d’en découdre avec un format prédéfini. Ainsi, en France, on trouve des filons (cette house filtrée de plus en plus toc, ce rap outré jusqu’à la caricature, ce rock d’ici qui s’obstine à jouer « petit bras »), mais on tombe rarement sur des musiciens qui se créent un véritable espace de création, Des musiciens volontairement autarciques, vivant cachés pour mieux s’explorer, jouant leur « petite musique » personnelle dans des lieux excentrés, quasi-clandestins, répétant d’ailleurs au troisième sous-sol d’un parking bétonné, Toutes ces conditions dûment respectées par les Parisiens d’Heliogabale, sans trop le faire exprès d’ailleurs, L’aspect résolument souterrain de leur musique force le respect. ce rock sec et froissè n’a pas trop l’habitude de voir la lumière du jour. Il s’est appris en chambre et non dans la rue, nourri par des influences déviantes: la no-wave new yorkaise comme la cold wave anglaise, le cabaret décadent comme les musiques improvisées. En tout cas, il impressionne, intimide même, comme à chaque fois que l’on a affaire à ce qui ressemble à une intransigeance artistique Les premiers disques d’Heliogabale (Yolk en 95 et le mini-album To Pee l’année suivante) sont de périlleux exercices noise à peine canalisés par un chant féminin au bord de la rupture C’est un feu nourri de guitares cinglantes, de rythmes brisés, de breaks affolés. Cette rage est fascinante parce qu’elle semble ne revendiquer rien de précis, pas de discours, juste des émotions, comme pour se faire remarquer dans un désert de convenances. Les membres d’Heliogabale furent à leurs débuts sans doute sidérés par leur propre violence de jeunes blancs urbains élevés dans les règles du respect de son prochain. Jusqu’à repousser les limites de leur canevas bruitiste, comme sur un troisième album, The Full Mind Is Alone The Clear, soixante-dix minutes d’une anti-pop intense produite en 1997 par le légendaire Steve Albini, le pape du son brut de décoffrage. Et après ? Comment se négocient les choses lorsqu’on est arrivé au bout du but que l’on s’est fixé ? Pourquoi pas, par exemple, laisser décanter ce furieux combustible énergétique, aller voir ailleurs ce qui se passe, et jouer avec d’autres, branchés sur la même longueur d’onde. Pendant plus de deux ans, Heliogabale n’a plus donné de nouvelles. Puis vient cette année Mobile Home, un album en forme de nouveau départ. Allégement des structures, renouvellement de l’inspiration, colère rentrée, expérimentations lancinantes autorisées. Il est donc temps de voir qui se cache réellement derrière la machine Heliogabale. Ils sont quatre: Sasha Andrès en est le symbole vocal et Philippe Thiphaine, Marcel Perrin et Viviane Morrison les architectes sonores. « II fallait aller voir ailleurs, prendre des risques, ne pas se contenter de ce que l’on savait déjà faire », dit Sasha, en toute Jeune maman berçant le couffin de son bébé « C’est vrai, cet heureux événement m’a conduite à un état de plénitude qui m’a influencé aussi bien dans les textes que dans ma façon de chanter. Franchement, je ne suis plus la méme ». « Lorsque l’on s’est retrouvé pour composer cet album », poursuit Viviane, « on a enregistré une demo qui ne nous a pas vraiment satisfaits. Du coup, on est reparti de zéro. Seul un titre, Bubble Space Of A Dream, a survécu. C’était fâcheux parce qu’on avait envoyé cette demo à Al Sutton, le producteur pressenti pour l’album. Il a fallu construire le disque avec lui dans l’urgence, en à peine deux mois ». Cette excitation à concevoir au pied du mur une ceuvre instantanée se ressent sur Mobile Home Heliogabale ajoute des couleurs vives à son teint blanc, assouplit sa rythmique, joue des gammes d’arpèges acoustiques, s’amuse avec ses propres samples de guitare. La production étoffée d’Al Sutton (qui a travaillé aussi bien la matière noise de Don Caballero que le hip hop blanc de Kid Rock) donne à ces textures un clair-obscur tout à fait seyant. Heliogabale a aussi sollicité quelques invités à se joindre à l’enregistrement, notamment Eugene Robinson, chanteur d’Oxbow (un groupe originaire de San Francisco), qui livre sur Gutted une performance vocale tout à fait saisissante. Mais le plus important pour Heliogabale fut sans doute cette opportunité donnée par Les Instants Chavirés (un petit lieu de musique à la programmation aventureuse, situé à Montreuil-sous’Bois, en proche banlieue parisienne) d’avoir « carte blanche » pendant deux soirées. « Ce furent des soirées ludiques et très agréables », commente Sasha. « II fallait se frotter à d’autres gens, d’autres expériences, montrer qu’Heliogabale n’était pas d’un seul bloc, que chacun dans le groupe travaille sa propre matière, et peut vivre en indépendance totale par rapport au groupe » De fait, Sasha fait des lectures, copine avec la romancière trash Virginie Despentes et le fantasque guitariste David Grubbs, chante Jacques Brel ou Brigitte Fontaine avec les Recyclers (qui accompagnent Katerine sur son dernier album). Et Philippe Thiphaine s’immerge dans son propre monde au sein de This Side Of Jordan, projet solo à géomètrie variable, électronique ou bruitiste. « Ce que j’avais développé en solo », raconte ce jeune homme discret, « les autres ont voulu que je l’intègre au groupe. Marcel, le batteur me disait « Mais pourquoi tu n’apportes pas ce genre de trucs dans Heliogabale En fait, Je souhaitais utiliser pour le disque surtout des samples et moins de guitares. Il fallait choisir, les deux auraient peut être fait beaucoup. Des chansons comme Mermaids ou Instant One sont nées grâce aux samples. En parallèle, Marcel pouvait déclencher d’autres sons à partir de sa batterie. À partir de là, le son du groupe a évolué considérablement, les structures sont devenues plus modulables et certains titres quasiment atmosphériques » Voilà donc un disque passionnant de bout en bout, livrant sa musique comme d’autres rendent les armes. Il faut se laisser envahir par l’inventivité d’Heliogabale, guetter ses brusques changements de décor, ses sautes d’humeur, apprécier sa constante recherche de l’innovation sonore Il s’agit aussi de défendre un disque français chanté en anglais et ce n’est pas une mince affaire. « Pour moi, être un groupe français ne veut pas dire grand-chose », argumente Sasha. « On aurait plus une dimension européenne à la rigueur, mais il n y a pas de revendications précises à ce niveau là. Où nous classer ? Pour nous, c’est tout sauf un problème. On travaille avec un label, Prohibited Records, qui déjà ne se pose pas ces questions identitaires. Les interlocuteurs étrangers du label tombent des nues : ‘Quoi ? Il se passe ça en France ?’ Ici, dès que tu chantes en anglais, tu es hors commerce et notre démarche n’est pas encouragée. Mais pour nous, il y a une vraie exigence au niveau de l’écriture, même si c’est chanté en anglais ». Sasha semble également partir en guerre contre la dimension arty qui colle au groupe, parce qu’elle a cité une fois Antonin Artaud ou qu’elle possède une formation théâtrale. Et comme on se demandait ce qui motivait la colère intrinsèque d’Heliogabale, on laisse à Sasha le mot de la fin. « Ce qui m’irrite, c’est que l’on définisse les gens en trois mots, cela tient à une culture de zapping qui bouffe tout le monde. j’ai une volonté farouche de me battre contre ça. C’est un respect à avoir et je voudrais qu’il en soit de même pour notre musique ».

Chronique Magic! – festival Prohibited : HELIOGABALE – PURR -PROHIBITION
Paris, Café De La Danse -12 février 1998
De mémoire de fan de rock en version française, on n’avait jamais vu cela un concert de trois groupes parisiens, exposé sans publicité ni battage médiatique, organisé par une association loi 1901 et affichant complet! Une soirée où tout le microcosme de la presse musicale joue des coudes à l’entrée, laissant une bonne cinquantaine de personnes battre le pavé de Bastille. Serait-ce le réveil soudain d’un public curieux qui enfin se mobilise massivement ? Serait-ce une victoire importante pour cette musique dite difficile qui, depuis des années, se produit quasi-clandestinement dans des lieux Instants Chavirés, Confluences, le Pop In. Souvent aussi désertés que nécessaires ? Une belle revanche donc pour le label Prohibited, émanation des quatre musiciens de Prohibition, qui n’hésitent pas à faire profiter d’autres musiciens, ici Heliogabale et Purr, de son enthousiasme et professionnalisme. Les premiers, en ouverture, n’ont pas donné dans l’approximatif. Fort d’un nouvel album, le troisiéme et excellent The Full Mind Is Alone The Clear enregistré par Saint Steve Albini, Heliogabale a au moins trois atouts à sa disposition une section rythmique carrée et époustouflante d’audace, un guitariste surdoué, aussi inventif en solo sous le nom de The Crooner Of Doom qu’en groupe, et sa sulfureuse chanteuse Sasha Andres Dans un style qui rappelle évidemment Lydia Lunch, elle met son talent d’actrice et sa voix étonnante au service d’une intensité musicale bien tempérée (façon Shellac) mais qui sait aussi s’étendre vers des climats plus expérimentaux et étirés jusqu’à la dilution (on pense à Sonic Youth) Magistral tout au long des quarante minutes de son set, Heliogabale à l’étoffe de ses héros. Ambitions affichées moins carré mais plus insaisissable, Purr a impressionné pour son talent à s’éloigner des sentiers battus du slow-core tendance Slint/Codeine, en mâtinant son rock tendu d’ambiances électroniques bienvenues, Par inexpérience cependant, le trio parisien n’a pas totalement réussi à magnifier tous les titres de son formidable Whales Lead To The Deep Sea A l’origine des approximations, un chant trop timide certainement mais aussi une mauvaise gestion de la prestation qui lui a coûté le final. Mais si l’on prend en compte les ambitions affichées, Purr vaut largement tous les espoirs placés en lui. Forcément tête d’affiche, Prohibition, comme à son habitude, pris ses responsabilités en assenant un set compact et plombé. Déjà loué en ces pages il ya quelques mais à l’occasion du festival Rockomotives de Vendôme, le trio augmenté du saxophoniste Quentin Rollet s’est concentré sur plusieurs nouveaux titres qui devront succéder au compact Towncrier. Rythmes hachés, vocaux fugaziens et bassiste toujours aussi impressionnant, le groupe a enthousiasmé les 500 spectateurs présents, Plus à l’aise sur scène car plus expérimenté que ses deux protégés, Prohibition a su faire fructifier intelligemment son travail au cours de huit années d’existence. Un parcours dans l’ombre et un quasi-anonymat presque gênant à la lumière du récent engouement pour la « french touch » mais qui a trouvé ce 12 février une récompense a la hauteur des sacrifices De Closer à Diabologum, de Black Et Noir à Ulan Bator, de Vicious Circle à Watermelon Club, le rock a toujours été une réalité en France. Espérons que ces coups de boutoir qui se moquent de la bienséance mélodique.

Hervé Crespy & Philippe Jugé

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