Interview Rage (fevrier 98) :
Heliogabale vit dans l’isolement. pas nécessairement volontairement. Accouchant d’accords torturés, plus ressentis que réfléchis, il progresse lentement, en tout cas à son rythme, évite les clichés et propose des chansons généreuse-ment égoïstes. Ici, le plaisir est maître et tant pis Si l’auditeur se perd dans cette foule de détails précis mais spontanés. Heliogabale n’a besoin d’aucune source d’énergie extérieure pour fonctionner. Puisant au plus profond de son coeur, doté de quatre ventricules à la forte individualité, il se refuse à toute facilité. Une odyssée sombre mais, quoi qu’on en dise, optimiste, où la maîtrise des instruments s’ accompagne d’un rare courage et d’une folie saine, maîtrisée. L’amour plutôt que la complaisance et les ambiances plutôt que les formules atmosphériques. Un deuxième album au nom alambiqué de « The Full Mind Is Alone The Clear », aiguillé discrètement par Steve Albini à Chicago et une impressionnante décharge électrique. Héliogabale est seul. Mais pourrait symboliser chaque rêve non avoué de tout habitant de cette planète…
Rencontre dans un local de répétition, situé dans un parking souterrain. Nulle volonté de s’exclure un peu plus. Dans ce lieu accueillant dans un désordre siègent amplis, instruments divers, magnétos, apprivoisé. C’est le bastion de l’association Push, regroupant Prohibition, Dragibus, Sister Iodine, Purr et Héliogabale. Une façon comme une autre de limiter les dépenses. Et de revendiquer son éclectisme. Car Héliogabale ne peut se targuer d’appartenir à aucune scène musicale. Trop durs ou trop intellos pour certains, pas assez « tendance » et vraiment pas accessibles pour d’autres. Alors, on préfère se trouver des affinités au niveau humain. Et cela fonctionne.

LABORATOIRE PRIVE
On peut reconnaître certaines influences dans cette musique urbaine, dépouillée, nerveuse (Sonic Youth, Jesus Lizard, histoire de vraiment simplifier). Mais on est très vite subjugué par tant de personnalité et de richesse; « The Full Mind… » ne pouvait sortir que d’un cerveau « héliogabalien » mais se révèle en même temps déroutant, à la limite de la cassure avec les réalisations précédentes. Encore plus de risque, plutôt de relâchement et définitivement plus d’assurance. 48 heures d’enregistrement, 24 de plus pour le mixage et surtout un an de répétition dédié à la création tous azimuts pour un résultat hybride mais néanmoins logique. Sasha, chanteuse: « On espère avoir changer. Dans Héliogabale, il n’y a pas d’idées préconçues. On existe, sans se poser d’autres questions. L’énergie la tension sont aujourd’hui identiques. Mais il y a beaucoup plus de moments d’ouvertures de paix par rapport aux supports précédents. Peut-être qu’avant, on s’empêchait ces moments inconsciemment. C’est plus… dénudé, serein. C’est quelque chose d’agréab1e à ressentir: C’est le premier album que l’on enregistre avec Marcel (batteur ). Son arrivée a modifié certaines données. On le sent vraiment. Et puis on laisse venir les choses. Ce n’est pas forcément une réflexion intellectuelle à chaque fois ». Vivian (bassiste) : « Après l’enregistrement en réécoutant certains morceaux, j’ai halluciné. J’ai réalisé à quel point il allait falloir assurer sur scène, pour pouvoir être à la hauteur du truc ». Ne pas voir ici le moindre soupçon de prétention. Ces morceaux sont puissants, comme un roman écrit en une nuit, presque sous hypnose et qui marque plusieurs générations. Du chaos peut naître la beauté, la matière. Aimer la musique d’Héliogabale nécessite du temps, donc de l’effort. une notion de désir prend tout son sens dans ces mélodies aériennes, promptes à décrocher les larmes. Il faut se battre avec ses idées, ses attentes pour apprécier cette voix étrange (Sasha : « J’aime beaucoup Ingrid Caven une chanteuse de cabaret alle-mande et Peggy Lee ») , ces notes bancales, ces textes compliqués, semblables à une poésie où chacun peut y reconnaître ses fantasmes, ses fantômes. Plusieurs niveaux d’interprétation et un irrésistible crescendo dans l’écoute. La torture se transforme en pur plaisir.

ESPRlTS ECLAlRES

Héliogabale colle bien à son époque. Pas celle des modes et des futilités mais celle du doute, de l’angoisse quant à l’avenir mais aussi celle de l’espoir fou d’un grand changement. Pas de révolution internationale, de vitrines brisées mais une révolte de l’esprit. Il ne se ment pas et ne trompe pas son monde. Sasha : « tu ne peux pas te sentir super bien aujourd’hui. Mais, ce climat de crise, à tous les niveaux peut générer des révoltes individuelles. C’est un travail de fourmi qui consiste à refuser toutes les données qu’on te balance. C’est prendre le temps de se demander qui on est vraiment. Ne pas avoir peur que tout le monde te lâche, se barre. En tant qu’individu tu peux réveiller d’autres individus. La notion de « lâcher prise » est très importante. C’est faire un « coup de blanc » et ressentir les choses sans préjugés, sans rancoeur: Tu peux choisir de privilégier à l’acceptation de tous les discours, l’explication…. Rien n’est jamais, définitif. Sans être idéaliste tu peux dire qu’il existe des solutions « . C’est ça, Héliogabale. Une foi en l’autre, un refus d’abdiquer. Une réunion d’êtres humains, un moyen d’expressions avec des sentiments forts. Une fuite en avant sans la moindre lâcheté: Glauque, élitiste, noir, ne peuvent, en aucun cas, résumer le groupe. Ce mélange de douceur et de violence, de moments de vie, cette simplicité touchante, cette invitation permanente au voyage, cette acceptation de la différence font de Héliogabale une formation, certes décalée, mais toujours juste, vraie.

L’APRES CHICAGO
Un album 100 % autoproduit en poche et quelques concerts plus ou moins remplis plus tard, Héliogabale dresse déjà un premier bilan. Difficultés pour tourner, se promouvoir, manque évident de moyens financiers, reconnaissance du public encore confidentielle. Que manque-t-il aux Parisiens ? Rien. Faire des concessions pour accrocher un « gros » label prête à sourire car Héliogabale ne peut exister qu’en totale liberté. La paranoïa n’a heureusement pas prise sur le groupe. (Sasha: « Une bonne manière d’y échapper et de voire les gens différemment, c’est de les imaginer enfants. Tu les trouves alors forcément plus fragiles. Tu acceptes mieux leur comportements « ). Il n’empêche que Héliogabale se donne du mal pour éviter les morceaux-clichés et le sempiternel couplet-refrain. Une volonté d’échapper au systématisme exemplaire. On sent que derrière ces propos, il y a la fierté du travail accompli avec amour, car Héliogabale, c’est aussi une grande dose d’amour (Sasha :  » Sur scène, il y a un rapport amoureux évident. Sans oublier que l’amour peut être de la haine de temps en temps « ) , et aussi peut-être la peur de ne pas être reconnu à sa juste valeur. La peur de voir anonymat rimer avec ratage. On se refusera quand même à parler de malédiction. Héliogabale a encore du temps devant lui. En revanche, on peut, sans trop se risquer, évoquer l’aspect visionnaire de cette musique. Tellement éloignée de toute norme qu’elle en devient intemporelle. (Sasha :  » Ecrire une chanson que les gamins chanteront dans vingt ans serait touchant, peut-être plus que tout autre chose »). Au moment du départ, Philippe (guitariste) nous fait écouter une composition de son projet parallèle, Crooner Of Doom : un mélange de boucles rondes et lointaines, une sorte de techno dénaturée, loin de tout standard. Parfaite bande son pour un adieu en sous-sol. Héliogabale ne ressemble à personne. Et c’est tant mieux.

Jerome Reijasse

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