Heliogabale's To Pee mini-cd cover

Interview Rage (juillet 1996)

 » Yolk  » un premier album brut, à fleur de peau, incisif et instinctif, vous transportait dès les premières secondes au beau milieu d’un tourbillon sonore extasié. C’est un viol que l’auditeur subissait : absolument pas habitué, graduellement, il était abandonné dans un univers étranger, voire hostile. Il n’est pas facile de pénétrer dans une intimité, même si les différents vécus ont souvent un tas d’émotions en commun. A entendre une voix féminine déchirée, omniprésente et étouffante, qui montre des signes d’épuisement sans jamais mourir, on sent qu’on n’est plus au royaume de l’impersonnel. Une certaine jouissance à se liquéfier en vue d’une libération. L’écoute n’est pas indolore ni passive. Il faut s’y investir, partager les souffrances pour finalement mieux ressentir le bien-être.
Quelques mois après la sortie de son premier album, Heliogabale remet le couvert avec « To Pee » cinq titres réconciliant émotion et intelligence, abandon de soi et maîtrise du médium. Comme si les tripes et la matière grise pouvaient enfin jouer dans le même camp sans que l’un essaie de prendre l’avantage sur l’autre. viendrait les contredire. Il y a beaucoup de générosité à révéler ses failles, à donner de la sorte, faisant jaillir les sons sans économie dans une débauche de contorsions et de saturation. Inévitable hémorragie pour que le trop-plein s’écoule par tous les orifices. La musique, à l’image des peintures illustrant le premier album, reflète le tourment et l’inéluctable désir de vivre. Puisqu’il faut des indices, c’est du côté de Sonic Youth, Silverfish, Daisy Chainsaw, Nick Cave, Gallon Drunk et Jesus Lizard qu’il faut chercher. Le récent « To Pee » contient des titres aux sons délibérement moins fouillis et parfois plus clas-siquement rock.
« Au début, entame Sasha, la chanteuse, on a une soif d’expression qui part dans tous les sens, peut-être trop. Ensuite, on a davantage envie d’épurer ».
Et Vivian, le bassiste de compléter. « En même temps, les nouveaux morceaux ont structurellement été plus travaillés. C’est dans la construction qu’on essaye de ne pas reproduire le schéma classique du couplet-refrain ». Oubliées les coquetteries expérimentales du noise rock qu’affectionnait le groupe à ses débuts. Retour au médiator et abandon des tournevis et autres baguettes de batterie pour faire sonner une guitare. « On se rend compte finalement qu’on obéit à des schémas assez limités, explique Philippe, le guitariste. Il est difficile de faire plus d’un morceau ainsi. Je m’en suis vite lassé. Je préfère maintenant exploiter le plus possible les possibilités de l’accordage classique. Et puis, ce n’est plus très original aujourd’hui ».
« He came closer/She closed her eyes/Empty tears on her cheeks/ Tears of milk on his lips ». Les textes d’Heliogabale, mêlant crudité et sensibilité, font la chasse aux tabous. « Rustle of lips and rumble of hips ». Il sont rares, surtout chez les Français, les textes touchant au sexe sans la facile grivoiserie de comptoir. Le rock est pourtant viscéral, et l’Amérique puritaine se leva avant tout contre le jeu de jambes suggestif d’Elvis. « Le sexe est quelque chose d’incontournable mais les groupes semblent avoir du mal à écrire là-dessus, peut-être par timidité » dit Sasha. « Screw me » : ici, tout est dit puisque tout est ressenti. « Shit, sperm, blood will melt ». La beauté sera convulsive. « But your dick ‘tween my thights has alI blown ». La chair se dessine également tout naturellement sur les pochettes, comme l’explique Sasha : « Notre musique n’est pas froide. Elle contient des éléments qui ont à voir avec le sang la présence humaine… quelque chose de charnel. L’imaginerie froide et urbaine ne nous a pas attirés pour l’instant ». « To pee » (pisser) montre les jambes écartées d »une femme qui se vide. « Le chanteur russe Vissotski disait dans une interview qu’il y a très peu de moments dans la vie où on s’abandonne réellement, commente Sasha. Quelques fois pen-dant qu’on fait l’amour, quand on rêve, quand on est vraiment saoul, et quand on pisse. Je trouve cela profondément simple et humain. Il parlait de l’abandon, du vide, d’un blanc ou d’une sorte d’absence qui s’installe. C’est pour cela que l’intérieur du CD est totalement blanc. Sur scène, on retrouve parfois ces moments d »état second, d »abandon complet, sans limites ». Du son, du blanc.  » « To Pee » offre quelques sonorités inédites et chaleureuses, comme ce xylophone lors d’un break jazzy ou ce clavier envahissant. Le premier titre, Meine Natur, commence sur des craquements et un chant en allemand évoquant le cabaret de l’entre-deux-guerres. « C’est une adaptation d’une chanson de Marlene Dietrich une transposition du cabaret à notre époque. Il existe des points communs entre la partie cabaret et la partie rock du morceau, comme une certaine crudité et une violence par rapport à une époque où le doute est omniprésent. Je suis fascinée par l’ambiance du cabaret, son aspect très humain, une certaine proximité et son contexte politique. C’est aussi, pour moi, une façon de vivre des femmes qui allaient à l’encontre de ce que l’époque attendait d’elles ». Non content d’aligner deux opus originaux en quelques mois, Heliogabale participe à divers projets du label Rectangle. Il s’agit de compilations pour lesquelles des groupes de rock collaborent avec des musiciens traditionnels et folkloriques, des électro-acousticiens, un groupe de jazz (en vue de reprises de chansons françaises) et des musiciens de free jazz. Pour cette dernière aventure, Heliogabale a enregistré « Guns gonna be useless today » avec le violonceliste Didier Petit. « Ça été un peu une confrontation parce que c »était la rencontre entre deux mondes, se souvient Marcel, le batteur. On n’est pas très habitués à l’improvisation. La pratiquer à son niveau, ça demande beaucoup d’attention et d’habitude. On a joué cinq heures avec lui, enregistré une heure pour en extraire douze minutes pour l’album. Ça nous a donné envie de refaire quelque chose avec lui, cette fois plus construit. On a une image austère des musiciens de jazz Il n’était pas du tout comme ça ». Et Sasha d’ajouter: « II avait une sorte d’enthousiasme de gamin à se frotter à une musique qu’il ne connaissait pas. Avant d’enregistrer, on lui a joué un morceau de notre répertoire pour qu’il se fasse une idée, et il s’est mis à danser ». Instinct et innocence, et non pas intellectualisme art y comme certains seraient tentés de le penser.

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