Heliogabale's To Pee mini-cd cover

Interview croisée

    HELIOGABALE VERSUS JESUS LIZARD

(avril 1996)
Anarchiste couronné cherche reptile sachant flotter pour boire à sa santé… Ils auraient du parlé de noise, d’électricité cathartique, de putain, de bordel, de chiottes, de musiques underground… Ils auraient pu. Mais comme Heliogabale versus Jesus Lizard sonnait un peu pompeux, ils ont joué Cercle-Démon de Midi, entre Artaud, plusieurs autres whiskies, l’adrénaline, Michaux, le peyotl, les pisseuses, le home sweet home, Hockney, Vissotsky…
Alors, ça se passe un jeudi d’avril à l’heure où Israël vient de tuer un centaine d’innocents libanais en toute impunité, et ils se trouvent dans un hotel genre Ibis. D’un coté des parisiens qui viennent de sortir To Pee, un mini-Cd scato-core de noise sombre et ophtalmologique faisant suite à leur splendide album Yolk (1995). De l’autre des Texans en tournée-promo pour Shot, sixième album de pervers-blues-core psychotique et sanguin du meilleur groupe scénique du monde. Pour l’occasion, Heliogabale c’est Sasha Andres (chant) et Vivian Morisson (basse), The Jesus Lizard, David Yow (chant) et Mac McNeilly (batterie). En pensée durant toute la discussion, et plus encore, il y avait un mec qui s’appelait Klaus (batteur d’Heliogabale mort le 22/04/95). Tout commence par un pet de McNeilly. Court, sec et sans odeur.

Sasha Andres (Heliogabale) : Tu as lu ce que disait Artaud à propos du pet ? C’est dans Pour en finir avec le jugement de dieu et il y a cette phrase fameuse où il dit que la où ça sent la merde ça sent l’être.

David Yow (Jesus Lizard) : Parlons simplement comme ça ne nous emmerdons pas avec des questions. Ca n’intéresse personne. Ils pourront lire une interview convenable ailleurs.

Viviane Morisson (Heliogabale) : Justement nous n’avons pas de questions sur Capitol, sur Albini…(respectivement label-major pour Shot, dernier album de Jesus Lizard, et producteur de la plupart des précédants album du groupe, Ndlr).

David : De toutes façons nous n’avons pas les réponses non plus.

Sasha : Simplement Shot est encore un mot-titre en quatre lettres. Est-ce à cause du chiffre 4 dans le tarot ?

Mac McNeilly (jesus Lizard) : Nous n’y avons pas vraiment pensé. Non, il n’y a pas de raisons particulières. Avent de commencer à jouer dans un groupe, il y avait Black Flag, et les pochettes de Raymond Petitbon conféraient bel et bien une certaine continuité à leurs disques. Les Swans avaient goût similaire. Nommer nos albums d’un mot de quatre lettres (Head, Goat, Liar, Show, Down) correspond donc juste à cette idée : lier nos disques entre eux et en faire un tout cohérent.

Sasha :Mais tu ne penses pas que le mot Shot est trop utilisé jusqu’à en être banal, comme gun par exemple ?

David : Sauf que Shot signifie tout un tas de choses différentes. Cela peut vouloir dire se faire tirer dessus avec un revolver, le verre que Mac est en train de nous servir, un shot d’héroïne, une photographie, une carrière qui a échoué…

Sasha : En France ça peut vouloir dire que tu es éclaté (de fatigue).

David : Pense donc simplement à la figure de Kurt Cobain Sasha : Le nom du groupe est-il dû à ce garagiste mexicain aux yeux de lézard qui s’appelait Jesus Meringuez ?

Mac : En fait c’est un vrai lézard qui s’appelle le basilic. De-là vient son nom : le lézard de Jésus-Christ qui marche sur l’eau (en mythologie le basilic est un réptile, qui a le pouvoir de tuer par son seul regard, Ndlr)

Sasha : Qu’est-ce que le mot chair (flesh) évoque pour vous ?

David : Nine Inch Nails

Sasha : Nous parlons de la chair du corps, quelque chose vrai, d’évident.

Vivian : C’est plus en rapport à ce que tu fais sur scéne et l’impréssion que tu te contrefous totalement de te blesser ou non.

David : Je n’aime pas me blesser. Mais quelque fois, cela arrive. Ca doit être le prix à payer.

Sasha : Comment vois-tu ta violence sur scéne. Je veux dire violent dans le bon sens, juste la montée du sang…Si des gens du public sont violents, est-ce que ça annihile ta violence ou est-ce que cela t’excite ? Cette façon dont le sang te monte à la tête, cette poussée d’adrénaline, et la manière dont tu veux dire quelque chose aux gens…

David : L’energie, l’intensité…Si la réaction du public est bonne, violente de bonne manière, alors ça aide vraiment. C’est comme de l’essence pour une automobile. Si tu te rends compte qu’ils s’amusent, cela va t’aider à donner plus. Mais de toute façon, on essaie toujours de donner le plus possible.

Sasha : Qu’est-ce que tu t’es fait à l’œil gauche ?

David : C’était samedi dernier. On jouait à Chicago et le pied du micro m’a baisé.

Sasha : Est-ce que vous lisez parfois des auteurs français tels que Bataille ou Michaux ?

David : Desolé mais je ne lis pas du tout. Je suis plutôt stupide de toute façon.

Sasha : Tu devrais. Tu aimerais leur énergie, ce sont des textes courts. Mais c’est comme de la musique, complètement out of the real

Mac : J’ai un livre qui devrait vous intéresser : Les aventures de Don Juan de Carlos Castaneda. C’est une trilogie, une étude sur les vieux indiens mexicains qui cherchaient, et trouvaient, le coté spirituel de la vie à travers le peyotl, une plante qui contient de la mescaline. Castaneda a vécu plusieurs aventures grâce au peyotl et a semble t-il beaucoup appris de chose sur lui et le monde. La manière dont il raconte ses expériences est totalement prenante et c’est également facile à lire. Il décrit ce qu’il voit, ce qu’il vit sous l’emprise de la drogue.

Vivian : Ca me rappelle un livre similaire d’Henri Michaux

Sasha : Il a écrit beaucoup de chose sur la mescaline, de manière très cru en ne cherchant pas à embellir ce qu’il voyait .

Mac : Streams of consciouness, tu écris tout ce qui vient à l’ésprit au moment ou tu l’écris.

David : Ne pas trop penser et laisser aller sans embellir.

Sasha : Exactement, et tu as dans ce livre son écriture imprimée.

David : Wow, c’est génial.

Vivian : Avant de jouer dans Scratch Acid, tu as fait des études dans une école d’art à Austin (Texas). J’ai lu que tu étais attiré par les dessins de David Hockney. Est-ce que tu dessines toujours ?

David : Non, par manque de temps. Mais j’aimerais le faire. Je pense d’ailleurs que, d’ici quelques mois, on achètera, avec ma femme, une maison où j’installerai un petit studio pour peindre à nouveau… C’est marrant que tu me demande quels sont les artistes que j’aime. C’est comme demandes à quelqu’un ses groupes préférés. C’est toujours difficile à dire. Hockney est le premier nom qui m’est venu à l’ésprit. Je suis d’aillleurs très content que l’on ne parle pas beaucoup de musique. Il y a une citation de Frank Zappa que j’aime bien : Ecrire sur la musique c’est comme danser sur l’architecture. Parce que cela ne signifie rien.

Sasha : Bien sûr, mais c’est toujours intéressant de placer quelques mots subversifs pour ceux qui vont les lire. Dans Pervetedly slow (dernier morceaux de Shot), tu chante : Can you tell me where it hurts the most/Right here/Geting undressed in the window (Peux-tu me dire là où ça fait le plus mal/juste ici/Se déshabillant à la fenêtre). Vivian pense que tu parles du coté voyeur tandis que j’imagine plutôt qu’il s’agit d’une personne qui se défenestre.

Mac : En fait qu’on enregistrait l’album en studio à Chicago, chaque nuit, de l’autre coté de la rue, il y avait cette fille qui se déshabillait avec les volets ouverts. Je ne sais pas si elle savait qu’on la voyait, je pense que oui.

David : A l’origine c’est un morceau plus rapide dont nous avons décidé de ralentir le tempo et j’ai mis la phrase à propos de la fille sur une partie où je ne disais rien. Sinon notre bassiste à une blague sur l’endroit où ça fait le plus mal ( il chante à la manière d’un crooner Right here en montrant son cœur). Je pense que cette partie est plus comme la chair. Là où ça fait le plus mal ? Eh bien, c’est des pieds à la tête.

Sasha : Tu connais Vissotsky ? C’est un russe qui a écrit que quand tu fais l’amour, c’est quand tu rêves, quand boit de l’alcool et quand tu pisses. Il a écrit ça en prison et c’est vraiment…

David : Souvent quand tu pisses, il y a des bruits que tu ne peux pas réprimer, tu es là (il respire), tu savoures…

Sasha : Quand tu pisses debout pour une fille, c’est très intéressant. Vissotky a dit des choses très pertinentes.

Mac : Est-ce que tu aimes Tom Waits ? Il est d’une incroyable habilité lorsqu’il s’agit de te faire ressentir des choses à partir de mots qu’il utilise. C’est vraiment étonnant. Et tu dis : Mais j’ai déjà ressenti ça moi aussi. Sa musique est vraiment folle. Je n’achète pas de disques mais on me les prête, et à chaque fois que j’écoute quelque chose de nouveau de lui, je me dis que ce mec est un génie.

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