Heliogabale's Yolk Cover

Chronique Nawakulture (2015)

Epuisés depuis belle lurette, les deux premières sorties des parisiens HELIOGABALE retrouvent enfin le chemin des bacs, vingt ans après la sortie de Yolk, sous la forme d’un dantesque double vinyle (un noir et un blanc). Le premier album témoignait à l’époque de turbulences soniques certaines, avec une tendance parfois noise bruitiste, et d’une étrangeté parfois effrayante tandis que To pee, composé peu après la disparition du batteur Klaus Selosse, a l’arrière-goût séduisant d’une décadence totale façon cabaret, à l’image de l’introductif Meine Natur qui évoque une Marlene Dietrich punk du plus bel effet. Deux superbes disques qu’il n’est que justice de voir revenir secouer les tympans.

 

 

Chronique Perte et fracas (été 2015)

Heliogabale. Si je devais faire un choix, s’il ne me fallait garder qu’un seul groupe des années 90, période assurément bénie en France (et dans le reste du monde) en matière de noise-rock et affiliés, ce serait celui-ci… Heliogabale, donc. Bien sûr je garderais également la paire Deity Guns/Bästard, leur demi faux-frères de Sister Iodine ou même les agités de Condense… Mais, bien que ce ne soient pas les bons groupes qui manquaient alors – pour mémoire citons encore Davy Jones Locker, Hems, Portobello Bones, Ulan Bator, Prohibition, Hint, etc. – les parisiens se sont largement imposés comme la quintessence d’une musique chaotique et provocante, violente et arty, perverse et ambigüe, sauvage et sexuelle. Dangereuse, enfin. Le danger c’est ce qui manquait malgré tout à la plupart des groupes que je viens de citer. Mais je vous vois déjà venir : Heliogabale est un groupe qui sentirait (qui sent toujours) le souffre surtout à cause de sa chanteuse, Sasha Andrès, diva punk devant alors beaucoup à Lydia Lunch, montant sur scène en robe de soirée et en talons hauts pour vociférer ses textes crus et durs, provocateurs et excessifs, lors de concerts incandescents et tendus à l’extrême. Je ne suis pas tout à fait d’accord.

Je me rappelle encore très bien de cette première fois avec Heliogabale : le groupe avait joué en dernier et le public, déjà pas très nombreux au départ, avait partiellement quitté la salle, se moquant un peu trop de cette chanteuse volontairement irritante et pourtant d’une agressivité impériale, se moquant du logo « Les Cahiers Du Cinéma » imprimé en énorme sur la grosse caisse du batteur Marcel Perrin, prétendant que tout ce bordel tenait beaucoup plus de l’attitude que de la musique. Je me souviens encore de Sasha Andrès empoignant une canette de bière, la faisant rouler contre son épaule et sa poitrine puis la balançant avec une rage non feinte en direction du public tout juste survivant ; cette cannette encore à moitié pleine, c’est sur ma tête qu’elle a eu la bonne idée d’atterrir et je me suis mis à puer la bière ; mais je continuais à me balancer d’avant en arrière, hypnotisé par la violence d’un groupe comme je n’en avais encore jamais beaucoup vus et surtout captivé par les énormes lignes de basse de Viviane Morrison. Aujourd’hui encore, je pense que le caractère profondément sexuel de la musique d’Heliogabale à ses débuts tient pour moitié dans ces lignes de basse tournoyantes et viscérales, meurtrières et enveloppantes, obsédantes et lumineuses… mais d’une lumière aussi crue, sombre et sale que possible.

Yolk est le premier album d’Heliogabale, publié en 1995 par Agony records et enregistré avant la mort du premier batteur du groupe. Découvrir ce disque a été comme de découvrir Heliogabale en concert, à peine une année après : une révélation. Au delà de ce que ce nom d’Heliogabale (en référence directe à Antonin Artaud et à son texte fondateur Heliogabale ou l’Anarchiste Couronné) peut faire penser, Yolk est un concentré de violence aussi forte que rédemptrice. Les treize titres s’enchainent entre références plus ou moins directes à Birthday Party et à Jesus Lizard mais aussi au cabaret allemand des années 20. Les lignes de basse mènent la danse et offrent un terrain propice à la guitare tout simplement géniale de Philippe Tiphaine, une guitare qui n’a jamais eu beaucoup d’équivalents en matière de vrillage de tympans. Une guitare qui vous empoigne, vous maltraite, vous fait saigner les oreilles, vous plie en deux sans pitié mais, également, vous projette littéralement en l’air, non pas comme une éclatante invitation au voyage, ici pas question de dépaysement, non, mais comme une ultime porte de sortie inatteignable, avant de retomber à terre et de s’écraser, au milieu d’une réalité de bruit et de sang. L’une des choses les plus traumatisantes dans Yolk restant sans doute aussi le son de l’enregistrement – avec un certain Iain Burgess à la coréalisation –, un son proche d’un état limite, sale et grésillant, violent et vicieux, mais complètement transcendant, à l’image de la musique d’Heliogabale, derrière le chaos il y a une autre vérité.

En 1996, Heliogabale publiait son deuxième disque, To Pee. Malgré ses cinq titres et ses vingt-cinq minutes seulement, To Pee a tout d’un véritable album tellement son écoute révèle un disque aussi dense qu’intense. Avec un Iain Burgess désormais seul aux manettes, To Pee exacerbe les qualités de Yolk tout en gommant certains défauts. Le son garde cette saleté et ce sens du vice tout en laissant la place à plus de visibilité ; les lignes de basse sont plus magiques que jamais ; les plans de guitare sont plus carnassiers, plus impérieux et néanmoins plus éclairés ; le niveau des compositions est bien meilleur que sur l’album précédent, toujours avec ces quelques références à Birthday Party mais aussi à Oxbow (ce qui semble évident sur la partie intermédiaire de Hooch qui restera à tout jamais l’un des meilleurs titres d’Heliogabale) ; enfin, le chant de Sasha Andrès est bien plus varié, faisant toujours plus appel à un cabaret destroy, entre minauderies empoisonnées, poussées d’exaltation fanatique et hurlements dévastés. Et To Pee reste, vingt ans après ou presque, mon enregistrement préféré d’Heliogabale parce qu’il synthétise à peu près tout ce qui devrait être essentiel à un bon disque de noise-rock : brulures d’urine, provocations soniques, noirceur aux avant-postes, énergie non fantasmée, oppression rythmique, guitare ogresse et vulnérabilité muée en force rédemptrice. Et puis To Pee comporte au moins un autre de mes titres à jamais préférés d’Heliogabale : The Body, The Time And The Story.

Initialement publiés en CD uniquement (vive les années 90…), Yolk et To Pee n’étaient depuis des années trouvables qu’en mp3 sur le net. En 2013 le label digital Atypeek – en fait la continuité d’Agony records – avait proposé des nouvelles versions de ces deux disques essentiels mais je me prosterne et je rendrai éternellement grâce au label Les Disques Du Hangar 221 qui a réédité au début de l’été 2015 Yolk et To Pee sous la forme d’un double LP vinyle emballé dans une pochette gatefold et reprenant les visuels d’origine. J’espère naïvement que l’éventuelle prochaine réédition d’Heliogabale puisse concerner l’incroyable (et très long) The Full Mind Is Alone The Clear, troisième disque du groupe, publié lui en 1997 et en autoproduction (mais avec l’aide de Prohibited records), un disque qui remplirait à l’aise un double LP. Mais je vais arrêter de rêver un peu trop fort. Il n’en demeure pas moins qu’avec Yolk et To Pee Heliogabale démarrait de la plus belle façon qui soit une discographie sans failles – oui, je suis de ceux qui aiment aussi les albums plus adoucis et réflexifs d’Heliogabale, en l’occurrence Mobile Home (1999) et Blood (2010)… Et puis… Et puis nous sommes en 2015, Heliogabale a au printemps dernier donné un ou deux concerts, travaillerait sur des nouveaux titres, envisagerait même un nouvel album… je ne suis donc pas près d’arrêter d’avoir des papillons dans le ventre.

Hazam (15/07/2015)

Chronique Records are better than people (été 2015)

On a tendance à l’oublier (ou à tout simplement ne pas le savoir) mais Sasha Andres, la sauvage chanteuse d’HELIOGABALE, est née et a passé la première partie de sa vie à Metz, quittant la capitale austrasienne en 1988 pour rejoindre Paris. De là à ce que l’on puisse affirmer que c’est bien l’ambiance particulière de notre chère petite ville mosellane qui a influencé son chant si atypique, il n’y a qu’un pas que je me permets de franchir allègrement. Après tout, c’est peut-être elle, la mère de toutes ces Triples Grandes Alliances qui fleurissent désormais un peu partout en France.

Mon premier souvenir d’elle remonte à 1997 et le clip de PROHIBITION, This Dog Has No Hair, qui passait en boucle dans les Best Of Trash nocturnes de M6. Elle y jouait le rôle d’une nana qui donnait la gamelle à des chiens, le tout dans un étrange climat de tension sexuelle dérangeante. Bon, certes, je connaissais son groupe, je l’avais d’abord découvert dans les pages de Rage puis dans une interview donnée pour la chaîne MCM (avant que leur premier batteur, Klaus Sélosse, ne passe l’arme à gauche en 1995), du temps où le média osait un peu tout et n’importe quoi dans le bruit et la bonne humeur (Ness, les soirées gore, la vraie musique indé). Mais je n’étais pas forcément un gros fan de sa noise très typée JESUS LIZARD, lui préférant les contours plus pop des aventures soniques de WELCOME TO JULIAN et DRIVE BLIND.

Leur retour en 2010 via leur phénoménal album Blood (en vinyle sur A Tant Rêver Du Roi) m’a en revanche littéralement retourné le cerveau. Plus qu’une baffe, c’est une véritable salade grecque de phalanges fraiches que je me suis prise en pleine gueule. Un disque à la fois beaucoup plus apaisé que leurs efforts précédents, tout aussi tourmenté mais aussi d’une immédiateté pop qui leur faisait donc défaut à l’époque. Une oeuvre passionnante et complexe qui n’a malheureusement pas eu l’air de rencontrer le succès escompté (par exemple, j’aurais du en vendre des dizaines à force de le faire tourner au magasin, alors que non, toutes les copies que j’avais récupéré me sont restées sur les bras). J’espère donc que cette belle réédition des jumeaux Yolk et To Pee, signée Les Disques Du Hangar 221 (qui avait sorti la version CD de Blood et est un grand soutien du groupe parisien), finira entre de plus nombreuses oreilles et mains. Deux disques sombres, agités, bruitistes et brutaux, possédés par la musiques des losers magnifiques hantant les couloirs de chez Touch & Go et Amphetamine Reptile. 18 morceaux vitaux jamais gravés en vinyle à l’époque.

Une réparation aussi nécessaire qu’essentielle.

Chronique Next Clues.com

«Héliogabale ou l’Anarchiste Couronné» est le titre d’un roman poétique, violent, pornographique et décadent du génialissime Antonin Artaud. L’auteur y décrit la vie d’un empereur détraqué de la Rome antique très concerné par sa gaule et le bouquin commence par une page de cochoncetés magnifiques dont le fameux : «Héliogabale, né dans un berceau de sperme, mort dans un oreiller de sang». Ce livre parmi les plus violents de toute la littérature a évidement servi de référence à ce combo parisien qui sortait un énorme premier album en 1995. Déjà avant écoute, ce premier opus avait de quoi séduire: les intellos voyaient apparaître sur la pochette une allusion suggestive à l’Histoire de l’œil de Georges Bataille tandis que les autres y voyait une scène érotique à caractère gastronomique, les deux y voyant au final un cul nu offert en pâture à un œuf très plat. A l’intérieur, même effet, le noise rock d’heliogabale était sombre et puisait son inspiration entre Birthday Party, The Jesus Lizard, le cabaret allemand et les références littéraires. Avec cette connotation très intello qui les poursuivra durant leur longue carrière, le mélange des genres littéraires et musicaux d’Héliogabale qui auraient pu rapidement tourner à la prise de tête s’est avéré être une véritable machine de guerre et l’album une boucherie. Sacha Andrès, la chanteuse, y joue de ses charmes, hurlante, hystérique ou langoureuse et pose sa voix sur un modèle de noise rock découpé, percuté par la basse de Vivian Morrisson et rongé des riffs énormes de Philippe Tiphaine. Tout du long de 13 titres envoyés ou balancés en anglais voire en allemand, ponctués de quelques gifles comme Over Rump Waltz ou X, Yolk s’impose comme l’un des meilleurs albums français d’une période qui n’en manquait pourtant pas.
(10/10)
{Olivier}

Chronique ZikZine n°6 par Marie-Pierre Boniol

 

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